Images à découvrir : l'Amphitheatrum sapientae aeternae, une voie obscure vers la sagesse

Laboratoire de l’alchimisteTolosana vous propose de vous conduire vers la sagesse, en empruntant une voie assez escarpée, celle d'un classique de l'alchimie, l’Amphitheatrum sapientae aeternae (L’amphithéâtre de la sagesse éternelle), dans sa version de 1609.

L’Amphitheatrum a été écrit par Heinrich Khunrath (1560-1605), médecin-alchimiste allemand. Il séjourne à la cour impériale de Prague à l'époque de Rodolphe II, empereur du Saint-Empire de 1576 à 1612, passionné par la kabbale et les sciences occultes, fervent protecteur des arts et des sciences.

Introduite en Occident médiéval autour du XIIe siècle par la traduction de textes arabes et grecs, l’alchimie connaît un renouveau en Europe à la Renaissance grâce notamment à de nombreux savants, dont Paracelse (1493-1541) qui a beaucoup influencé Khunrath. Il s’intéresse à l'alchimie spirituelle qui ne cherche pas le processus permettant la transformation plomb en or mais celui qui permet d'atteindre la sagesse et de viser la perfection, en travaillant sur soi-même. L'Amphitheatrum sapientae est donc en quelque sorte un lointain ancêtre des livres de développement personnel.

Publié pour la première fois en 1595, l’Amphitheatrum se divise en 7 parties, chiffre hautement symbolique, qui correspondent aux 7 degrés d’ascèse qui doivent amener le lecteur à la sagesse. Cet ouvrage s’inscrit dans divers courants : kabbale chrétienne, alchimie, mysticisme, magie... Il est rédigé en latin dans un style très hermétique, comme le laisse présager son titre complet : « Amphithéâtre de la sagesse éternelle seule vraie, chrétienne et kabbalistique, divine et magique, physique et chimique dans son universelle tri-unité ». Cette « obscurité affectée »[1] lui a souvent été reprochée par la suite.

EnnemisSi le texte est obscur, les illustrations le sont tout autant, mais elles n’en restent pas moins particulièrement attrayantes. Alors que l’édition de 1595 n’en comptait que 4, gravées sur cuivre, elles sont au nombre de 14 dans l’édition de 1609 ici présentée [2].  La plus connue est celle dite du   « Laboratoire de l’alchimiste  »  : elle représente un alchimiste (sûrement Khunrath lui-même) dans son laboratoire, entouré de ses divers instruments. L'illustration dite des « Ennemis », dont la symbolique nous échappe en partie, peut être interprétée comme une représentation de Khunrath entouré de ses ennemis figurés sous la forme d’oiseaux et d’insectes. Celle de la « Table d’émeraude » évoque l’un des plus célèbres textes de la littérature alchimique et hermétique, qui est censé avoir été écrit par Hermès Trismégiste, personnage mythique de l'Antiquité gréco-égyptienne (le texte inscrit dans la table commence par : « Les mots des secrets d’Hermès »). Les commentaires des illustrations qui sont placés autour des planches dans la version de 1595 se retrouvent rejetés à la fin du volume dans l’édition de 1609, ce qui ne rend pas leur lecture commode. Mais de toutes façons ils n’aident guère à la compréhension des illustrations, pas plus que leurs titres énigmatiques.

Rose cosmique ou le ChristL'ouvrage de Khunrath a connu un grand succès dans la première moitié du XVIIe siècle et a influencé le mouvement des Rose-Croix [3]. Cette filiation, ainsi que les nombreuses attaques dont il fit l'objet en France dans les années 1620 contribueront en 1625 à sa condamnation par la Sorbonne, comme livre « rempli d’impiétés, de fautes, d’hérésies et d’une profanation continuelle et sacrilège des Saintes Ecritures », susceptible d'encourager la pratique d’arts secrets et criminels [4].

L’Amphitheatrum fait l’objet d'une demi-douzaine d'éditions jusqu'en 1700. La première, la plus rare, ne comporte que 4 planches et 24 pages de texte latin enrichi de grec et d'hébreu. Elle n’est connue à ce jour que par 3 exemplaires dont celui de l’Université du Wisconsin. L’édition de la Hanau de 1609, plus répandue, est la plus connue. Elle a été publiée et augmentée après la mort de Khunrath par son disciple, Erasmus Wolfart. Ce texte n'est ensuite pratiquement plus édité jusqu'à la fin du XIXe siècle. Une édition traduite en français est publiée en 1900 chez Chacornac, avec la clé et l'explication de chaque figure. L'Amphitheatrum fait ensuite l'objet de nombreuses rééditions dont, en 2014, une monumentale édition critique allemande.

Légende traduite de l'allemand : A quoi bon flambeaux, lumière et lunettes quand les gens ne veulent pas voir L’exemplaire disponible sur Tolosana est complet de toutes les planches, y compris les plus difficiles à trouver, celles dites des ennemis et de la chouette. Il a appartenu au couvent de l’Annonciation des Jacobins de la rue Saint-Honoré à Paris, et est entré dans les collections de la section médecine sciences de la BU de Toulouse, sans doute par don suite à l'incendie de cette bibliothèque en 1910. Il est désormais conservé à la BU Santé des allées Jules Guesde (Université Paul Sabatier).

 

[1] Expression employée par Lenglet du Fresnoy dans Histoire de la philosophie hermétique, 1742.

[2] Un titre-frontispice, un portrait de l’auteur gravé par Jan Diricks van Campen, 2 tableaux dépliants, 4 planches circulaires et 6 autres planches dont certaines sont gravées par Peter van der Doort

[3] La planche de «La rose cosmique» est d'ailleurs toujours au coeur de la tradition de l' Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix, l'une des sociétés rosicruciennes.

[4] Umberto Ecco, L'Enigme de la Hanau 1609, 1990

Pour en savoir plus :

Amphitheatrum Sapientiae Aeternae. Schauplatz der ewig allein wahren Weisheit..., Stuttgart, Frommann-Holzboog, 2014.

Kahn, Didier. Alchimie et paracelsisme en France à la fin de la Renaissance (1567-1625), Genève, Droz, 2007.

Gilly,Carlos. Das Amphitheatrum sapientae aeternae von Heinrich Khunrath, 2002. [en ligne]

Eco, Umberto. L’énigme de la Hanau 1609 : Enquête bio-bibliographique sur « l’Amphithéâtre de l’Eternelle Sapience… » de Heinrich Khunrath, Paris, J.-C. Bailly, 1990.

 

 

Laura Pechalrieu et Marielle Mouranche

 

 

Posté le 27/02/2020 | Par

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