Cabinet de curiosités : le "fœtus de pierre" de Toulouse

Avec cet ouvrage, Histoire anatomique d’une grossesse de 25 ans, Tolosana vous propose une incursion dans le monde de la singularité. Vous y suivrez l’histoire de Marguerite Mathieu, une toulousaine du 17e siècle qui, à sa onzième grossesse, demeura enceinte pendant 25 années sans jamais réussir à enfanter alors qu’elle avait connu les signes précurseurs de l’accouchement. La pauvre femme ne fut délivrée qu’à sa mort, à l’âge de 62 ans, lorsque les médecins et chirurgiens-jurés procédèrent à l’ouverture du corps et à la dissection du fœtus qui fut rendue publique.

C'est l’un de ces médecins, François Bayle (1622-1709), figure novatrice de la science médicale du XVIIe siècle, qui est l’auteur de cet écrit. Partisan de la science expérimentale alliée au rationalisme, il écarte les spéculations gratuites et refuse la facilité des explications surnaturelles. Il relate en détail dans cet ouvrage les circonstances de cette étrange grossesse et pratique une observation détaillée du corps de Marguerite et de son fœtus retrouvé calcifié. Du cadavre de la pauvre femme on y apprend qu’il " estoit fort maigre , sec et exténué ", du fœtus " que sa dureté en quelques endroits égaloit celle des cartilages " , qu’il "étoit d'environ onze pouce" (30 cm) et "pesoit 8 livres "(3Kg 916). Cet excès de poids par rapport à sa taille est expliqué par « la matière calleuse qui l’enveloppoit ». Une planche gravée avec 5 figures montrant le fœtus sous différents angles vient étayer le propos de l’auteur. La découverte de ce fœtus de pierre dans la cavité abdominale de sa mère et donc hors de l’utérus souleva des interrogations parmi les médecins de l’époque : comment était-il arrivé là ?

Un élément pouvant apporter un début de réponse fut détecté lors de l’autopsie de Marguerite Mathieu : on avait trouvé un « grand ulcère » au fond de l’utérus alors que le reste « estoit dans l’estat naturel ». Pour François Bayle, c’était suite à une rupture utérine en début de travail que « l’enfant passa à reculons par l’ouverture, vers la poitrine ». D’autres médecins s’intéressèrent à cette énigme : Pierre Dionis (1650-1718), médecin accoucheur, pensa à une grossesse tubaire rompue. Nicolas de Blégny (1652-1722), chirurgien peu scrupuleux, qui d’ailleurs rédigea en 1679 un mauvais plagiat un an seulement après la publication de la première édition du récit de François Bayle, supposait que le fœtus avait transité les pieds en avant à travers la trompe.

Qu’en est-il aujourd’hui de cette énigme à la lumière de la médecine moderne ? A la fin du XIXe siècle, un médecin allemand, Friedrich Küchenmeister (1821-1890), s’intéressa de très près au fœtus de pierre que l’on nomme aujourd’hui lithopédion, du grec lithos (pierre) et pais, paidos (enfant). Il rédigea même une encyclopédie recensant 74 cas qu’il répartit en plusieurs catégories selon la calcification totale ou partielle du corps. Au XXe siècle, les publications du Dr R. Renaud parus en 1969 dans la revue Gynécologie et obstétrique sur les grossesses abdominales s’appuyèrent sur l’observation de 8 cas de lithopédions.

Grâce à ces derniers travaux, on peut lever le voile sur le mystère du lithopédion de Toulouse : Marguerite Mathieu, qui avait déjà vécu 10 grossesses était pourvue d’un utérus fragilisé comportant une cicatrice antérieure probablement causée par des instruments obstétriques d’extraction, trop fréquemment utilisés à l’époque. Lorsque le travail débuta, une rupture utérine survint et le fœtus et son sac amniotique passèrent dans l’abdomen. Cette grossesse est donc bien une grossesse abdominale secondaire due à une brèche utérine, indice relevé dans l’observation de François Bayle.

Ce document fait partie du corpus "Sciences et techniques en pays toulousain". L’exemplaire provient de la collection Fernand Pifteau, antiquaire et bibliophile toulousain mort en 1941.
 

Pour en savoir plus :

Henri Stofft, "Un lithopédion en 1678",[en ligne], Histoire des Sciences Médicales, 1986, XX, 3, p. 267-285 

Didier Foucault, "Médecine et philosophie au XVIIe siècle: François Bayle." [en ligne] Cahier du centre d'étude et d'histoire de la médecine, 1997, Pierre C. Lile.

 

Posté le 28/08/2018 | Par Anne-Sophie Bouvet

Tout Découvrir

Abonnez-vous aux Actualites
NOUS CONTACTER
Tolosana Université de Toulouse